procrastiner est une bonne chose

Depuis longtemps, je ne me dis plus : "Faut vraiment que j'arrête de procrastiner."
Pas parce que je ne procrastine plus. Mais parce que ce concept n'existe pas vraiment. Je m'explique.


  Le mot procrastiner découle du latin et signifie "remettre à demain". Certaines définitions sont parfois complétées et donnent : retarder une tâche, l'exécution d'une action pour aucune raison valable
Quand on parle de procrastination, c'est souvent dans le contexte du travail, des études, de l'administratif ou du ménage. On "repousse" quelque chose qu'on devrait faire maintenant et aujourd'hui. 

Procrastiner, dans le langage courant, n'est pas"remettre à demain" mais "ne pas avoir rempli ses obligations, tarder à faire l'effort, paresser, ne pas tenir ses engagements" alors qu'on en a la possibilité. Si je dis qu'en ce moment je procrastine, c'est toujours interprété péjorativement. 
Et alors que la définition même sous-entend l'intention (je décide de faire la chose plus tard, c'est moi qui décide de ne pas agir maintenant et d'agir demain), lorsqu'on parle de procrastination on dirait qu'elle survient indépendamment de notre volonté. Comme si procrastiner était hors de notre contrôle. On subit quasi tout le temps la procrastination. Malgré notre envie d'accomplir nos tâches, quelque chose nous échappe et nous nous mettons à procrastiner. 

  Les études expliquent ce phénomène par le fait que le cerveau humain cherche d'abord la satisfaction et le plaisir plutôt que la difficulté et l'effort. Notre besoin de dopamine surpasserait alors la volonté d'accomplir une tâche importante. Ce besoin de dopamine, presque constant chez certains, viendrait alors de facteurs extérieurs, d'un dérèglement lié à notre mode de vie et la façon dont nous animons notre quotidien. 
Si j'ai tendance à jouer à des jeux vidéos qui offrent une récompense immédiate à mon cerveau, plutôt qu'à des jeux qui nécessitent de la concentration et de la réflexion avant d'obtenir la récompense, mon cerveau sera habitué à ce système et en demandera toujours rapidement. C'est comme ça que je le comprends. 
Il suffirait alors de modifier certaines de nos activités. Au lieu de regarder des TikToks pendant une heure le matin, il faudrait méditer, faire du crochet ou aller faire un footing par exemple. 


Est-ce que ça voudrait dire que certaines activités sont plus utiles que d'autres ? Mais avons-nous même besoin de faire des choses "utiles" ? Ça, j'en parlerai dans un prochain post. 

  Si on y réfléchit, procrastiner sous-entend que nous avons un temps limité pour faire les choses : Il ne faut pas attendre demain. C'est vrai que pour une question d'organisation, de nombreuses choses ont un délai : déclarer les revenus aux impôts, faire un devoir pour l'école, remplir un document pour un rendez-vous, etc. Si on ne fait pas la chose dans le délai imparti, il n'est plus possible de la faire et les conséquences sont plus ou moins importantes. 
Ce qui me perturbe, c'est la tendance qu'on a à diaboliser la procrastination. 
Peut-être que la question ne devrait pas être : Est-ce que je remets (encore) à demain ce que j'ai à faire ? La question devrait être : Quand est-ce que je suis prêt.e à réaliser cette tâche ? Ou encore : Quel est le moment propice à réaliser cette tâche ?
En soi, déclarer ses revenus aux impôts au dernier moment, ce n'est pas grave. Mais si vous savez que vous risquez d'oublier des choses ou que vous avez besoin de vérifier plusieurs fois, vous déciderez que le moment propice est une semaine plus tôt. 

Mais si je choisis un moment propice, je décide de le faire ce jour-là, et finalement je repousse. Je procrastine, non ? 
Non. 


Nos journées et nos semaines sont régies par un système temporel aléatoire. Ça veut dire qu'on a choisi de mesurer le temps d'une certaine manière, et on se repère dans le temps avec les unités choisies. Mais on aurait pu choisir des unités complètement différentes. 
Le temps est devenu une donnée importante depuis, notamment, la révolution industrielle. Pour que les gens aillent travailler et que la production soit le plus rentable possible, il fallait qu'on impose une durée, des horaires. Sans forcément respecter la condition physique de chacun. Nos journées sont devenues bien plus rythmées, et le temps est devenu un souci. Certains retards peuvent créer un effet papillon et avoir des conséquences négatives sur notre vie entière. La ponctualité est une qualité-clé pour la vie active. Respecter les délais est essentiel. Si on ne le fait pas, on est irresponsables, irrespectueux, condamnables, défectueux, inutiles. 
Vraiment ? 

La procrastination n'a pas toujours été cet horrible défaut auquel il fallait absolument remédier afin d'être un élément efficace de la société. Elle n'est pas née du fantasme productiviste. Mais elle est devenue une menace pour cette économie. Le rythme imposé par le capitalisme nous fait croire que repousser du travail au lendemain, c'est procrastiner. 

  Et si la procrastination n'était pas plutôt une période de doutes, de manque de confiance en soi dans l'entreprise d'une tâche ? Une sorte de lâcheté, d'anxiété qui paralyse. 
Dans ce cas, ça ne fait aucun sens avec certaines tâches. Et au contraire, ça explique des peurs inconscientes qu'ont les gens (passer un appel, réviser un contrôle, répondre à un mail,etc.). La procrastination concernerait plutôt des activités simples, des apprentissages, des projets personnels. Lorsqu'on n'ose pas prendre des cours de guitare, on procrastine. Lorsqu'on hésite à aller au cinéma voir un film qui nous intéresse, on procrastine. Lorsqu'on dit qu'on n'a pas le temps de repeindre notre chambre, on procrastine. 

La procrastination devient un obstacle et la tâche devient un défi. Avec cette perspective, réaliser une tâche prend une toute autre direction. L'envie de surpasser un obstacle prend le dessus. Ce n'est plus un effort, mais une quête. Ce n'est plus une obligation, mais une expérience. Et outrepasser les obstacles fait partie de la tâche. La procrastination se transforme en une sorte de qualité, de phase qui nous pousse à nous faire confiance.



Les conseils qui servent à "lutter contre" la procrastination qu'on nous propose ne sont pas les bons. Ils partent d'un point de vue de rentabilité.
"Etablir des objectifs", "Faire des listes de priorités", "Fractionner les tâches", "Eviter les distractions"...
Je ne vais pas prendre la peine d'expliquer en détail pourquoi chacun de ces conseils est mauvais. 

Pour traverser la procrastination, définie comme "Période dans laquelle nous ne sommes pas prêts à accomplir quelque chose à cause d'angoisses ou de doutes", il faut d'abord faire une introspection pour comprendre d'où vient le blocage. Ensuite, il faut chercher les moyens pour réaliser le défi, débloquer l'action. Que ce soit être aidé/accompagné, s'entraîner, pratiquer la pensée positive ou même s'aider de méthodes bien anciennes... Bref. Je suis pas là pour donner des conseils sur la procrastination. 

Néanmoins, chercher des solutions à nos problèmes grâce à des expériences que nous n'avons pas l'habitude de faire ou grâce à de l'aide extérieure, ça nous fait grandir mentalement et émotionnellement. Ça nous rapproche de notre condition humaine : trouver des outils, apprendre, se connecter aux autres, bouger notre corps, etc. Se concentrer sur la tâche et la façon de la structurer...n'a rien de bénéfique, en vrai.

  Tout ça pour dire que la procrastination comme on l'entend est un mythe. Procrastiner n'est pas le vilain défaut que vous croyez avoir. "Prendre le temps", c'est lutter contre le rythme intense du capitalisme, finalement. Chaque chose en son temps : même la paperasse et l'aspirateur. Avec la pression, le travail et le manque de communauté, on n'a pas le temps. Et on bloque. Souvent, on fatigue et on fait l'erreur de prendre cette fatigue pour de la procrastination. Vous n'êtes pas en train de procrastiner, vous êtes fatigués. Et ce projet de randonnée, alors ? C'est quoi qui vous bloque ? 



Respirez et procrastinez ! 

On ne se sentira jamais prêt. Parce qu'être prêt est une décision, et non un sentiment.




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