le vlog : plus réaliste que le documentaire ?

 Le format du vlog tend-il plus vers le réalisme que le documentaire ?

Je déterre un de mes sujets d'essais dans une liste commencée il y a quelques années. Je ne vais pas rédiger une réponse académique mais je vais tenter de répondre à cette question à l'occasion du blog.

  Déjà, pour répondre à la question, il faut en définir chaque élément. 
Vlog : Blog dont le média est la vidéo.
J'ajoute à ça qu'il s'agit de vidéos courtes à moyennes (rares sont les vlogs d'1h).
Documentaire : Film de caractère didactique ou informatif qui vise principalement à restituer les apparences de la réalité.
Réalisme : Conception selon laquelle l'art doit peindre la réalité telle qu'elle est, en évitant de l'idéaliser.

Ça, c'est la théorie. En pratique, ça donne quoi ?

  Les vlogs sont souvent réalisés par des personnes dont la création de contenu est déjà le métier (YouTubeurs, TikTokeurs, Streamers, etc.). Evidemment, il y a des gens qui réalisent des vlogs sans être des professionnels et qui rendent public leur contenu sans attendre de revenus. 

Un vlog est souvent réalisé par une seule personne qui filme ce qu'elle voit ou qui se filme elle-même. Les personnes qui interviennent dans la vidéo sont des personnes de son entourage ou qu'elle rencontre (en voyage par exemple). Souvent, le vlog est monté par la personne qui réalise mais pas toujours. Les créateurs de contenu les plus gros et chargés de boulot délèguent la tâche à un monteur.
Le thème du vlog est libre : allant du quotidien banal à un voyage en passant par une activité ou une recette de cuisine. Il peut y avoir plusieurs thèmes dans une même vidéo.

Ils sont faits pour être divertissants, réconfortants ou informatifs. Ils se rapprochent d'un journal intime ou d'un journal de bord en vidéo. Ils montrent un moment d'une vie, d'une personne ou d'un lieu sans scénario, sans filtre. Ils ont souvent un côté très intime qui donne une sensation de proximité entre le sujet du vlog (souvent c'est la personne qui se filme), et le spectateur. C'est personnel, c'est "vrai" dans le sens où ça rappelle notre réalité, ou alors ça partage une réalité qu'on ne connait pas encore, dans un format court et condensé. 

  Les documentaires, eux, sont souvent réalisés par une équipe plus ou moins grande. Ils se veulent instructifs, éducatifs, informatifs. Ils tentent de retracer des faits et de les rapporter de manière plus ou moins neutre, selon l'objectif du réalisateur. Lorsqu'ils ne sont pas neutres, leur subjectivité est assumée. 

Il y a une construction presque académique qui suit souvent les codes du cinéma. Le documentaire est une sorte de commentaire de texte en film. Il y a une mise en scène et un montage préparé pour montrer le sujet. Les sujets sont variés, allant d'une personne connue pour des faits notables à un lieu historique, en passant par la pop culture.

Les documentaires se veulent souvent plus longs que des vlogs, plus réfléchis. Ils ne donnent pas cette impression de spontanéité qu'on retrouve dans les vlogs. Ils sont moins intimes et traitent de sujets plus larges : la vie entière d'une personne, toute une culture, une espèce animale, un phénomène social. Généralement, lorsque le spectateur regarde un documentaire, il s'attend à en ressortir en se disant : J'ai appris quelque chose. Même si certains documentaires suivent une ligne éditoriale précise (instruire en amusant pour les enfants, instruire en relaxant, soutenir une idéologie, etc.), ils tendent d'abord à enseigner et informer avant de divertir ou provoquer l'émotion. 


  Dans les deux cas, il y a une volonté de montrer le réel sans le déformer ou l'idéaliser. Ils ne mettent pas en scène une fiction, il n'y a pas d'acteurs qui jouent un rôle, il n'y a pas d'histoire inventée ni de procédés artistiques complexes pour faire passer un message (sauf cas particuliers où c'est clairement assumé). 

Dès le titre, les réalisateurs indiquent aux spectateurs qu'ils vont parler de quelque chose qui appartient au réel, et la vidéo y reste fidèle. 
Exemples de titres de vlog : Vivre seul à New York (Via Li), Ma vie d'étudiante introvertie à Montréal (Mayele Juliana), 1 mois sans écran (Lena Situations), Une semaine au Japon (aminasnotokay).
Exemples de titres de documentaires : En Italie, au temps de la peste noire (Arte), Le mystère des trous noirs (Zebroloss), Julia Reichert, la voie du documentaire (Julia Reichert), My Stolen Revolution (Nahid Persson Sarvestani). 

Avant d'aller plus loin, j'aimerais poser une question à laquelle je réponds plus bas. 
En quoi la vidéo de Seb, Trente, est un documentaire, comme il le prétend, et pas un vlog ?

  Il y a quelque chose concernant le vlog dont je n'ai pas parlé exprès. Un vlog s'inscrit quasiment toujours dans une tendance et se démarque par l'identité visuelle du vloggeur. Un vlog est une sorte de publicité de soi, le projet d'une marque qu'on incarne. 
La direction artistique choisie par le vloggeur n'est pas anodine. Et certains vloggeurs s'en rendent compte au moment où ils décident de créer ce contenu-là : ils parlent d'idéaliser leur quotidien ou leurs vacances.

  Les vloggeurs font partie d'une génération qui a grandi avec le développement des réseaux sociaux. Les gens y postent du contenu qui donne envie de rêver. Ils mettent en avant les choses cools qu'ils font, celles qui sortent de l'ordinaire. Au fil du temps, des comptes "self-care" ont recommandé d'éviter de comparer sa vie à celle des autres ou d'envier leur contenu.

Dans notre société moderne, on nous pousse à faire toujours plus, à vivre à mille à l'heure car les technologies actuelles nous le permettent. 
Pour aller à l'encontre de ce mode de vie, les contenus sur les réseaux sociaux se sont transformés. 

Beaucoup partagent leur vie quotidienne, leurs tracas, les banalités, des situations et des pensées qui étaient autrefois tabous. Le but est de permettre aux gens de s'identifier, et de ne pas se mettre la pression à devenir quelqu'un qu'ils ne peuvent/veulent pas être. D'ouvrir la parole sur certains sujets pour, petit à petit, se libérer des injonctions sociétales, du paraître, et mettre en avant l'authenticité sans jugement.

Le vlog s'est donc imposé comme moyen le plus efficace pour transmettre de l'authenticité. Pourtant, désormais, nombreux sont les vlogueurs qui se sont lancés dans le but de "romantiser" leur quotidien. Cette fois, on n'idéalise plus les choses qui sortent de l'ordinaire mais les banalités. Les révisions, les nouilles instantanées, les sorties au parc, les courses, la routine du soir.

On se retrouve dans un entre-deux entre l'authenticité, la réalité, et la volonté de rendre cette simplicité plus belle, accessorisée, remarquable, attractive. C'est un cercle vicieux dans lequel on n'est plus jaloux de voyages coûteux à l'autre bout du monde mais de la façon dont une inconnue prépare son café latte. 

  Les vlogueurs étant pour la plupart des créateurs de contenu déjà plus ou moins connus, leurs vlogs font partie de leur identité de marque. Ils se représentent eux-mêmes et le genre de contenu qu'ils proposent. Ils essaient de se démarquer. On s'éloigne de plus en plus de quelque chose de réaliste, simple, parlant à tous. 
On regarde un vlog parce qu'il s'agit d'une personnalité publique qu'on connait, ou aimerait connaître, qu'on aime bien. Il faut que la personne qui réalise nous plaise, qu'on s'identifie à elle, avant même de regarder le vlog. 

Le vlog est un produit tandis que le documentaire, bien qu'il soit un produit aussi, tend davantage à être défini comme un service. Le documentaire cherche à mettre une information dans les mains du public, à lui donner accès à un élément du réel auquel il n'avait peut-être pas accès avant. 

Finalement la réponse est non, je ne pense pas que le vlog tend plus vers le réalisme que le documentaire. Voire, au contraire, il n'en est même pas à son niveau. 
Mais le documentaire n'est pas tout à fait réaliste pour autant. Comme toute oeuvre d'art, c'est difficile de prétendre à un réalisme total. 

Le vlog est un peu comme un récit autobiographique. Même si le pacte implicite engage le vlogueur à montrer la vérité et à se montrer tel qu'il est, il est difficile de ne pas se mettre en scène devant une caméra et d'éditer une vidéo de manière objective. 
S'ajoute à cela une façon de styliser le vlog (montage, écritures, dessins, musique,etc.) qui en fait une oeuvre d'art complète mais n'ajoute rien de réel. Au contraire, ça vient décorer le réel comme une métaphore viendrait sublimer le récit autobiographique d'un auteur. 


  Pour aller plus loin, revenons sur le "documentaire" de Seb Frit qui a d'ailleurs été diffusé au Festival de Cannes et en salles avant d'être disponible sur YouTube. 


Je ne suis pas contre l'idée qu'une production internet/YouTube puisse être diffusée en salles de cinéma. C'est plutôt cool d'élargir les moyens de diffusion. Si on a accepté que les films soient visibles sur des plus petits écrans à la télévision, ou sur ordinateur, pourquoi ne pas accepter que des vidéos destinées à être postées soient diffusées au cinéma ? 

Le problème que j'ai, c'est avec l'appellation "documentaire". Canal+ définit le film Trente comme étant "à mi-chemin entre le vlog et le documentaire". On est plutôt carrément dans le vlog. 

Comme j'ai expliqué, le réalisateur et la présence de celui-ci ne sont pas anodins. Seb est une personnalité publique qui dispose déjà d'une communauté. Ce vlog n'est qu'un produit supplémentaire de la marque qu'il incarne. 

Dans ce cas, un documentaire auto-biographique est forcément un vlog ? Non.

  Voyons avec Julia Reichert, une réalisatrice de documentaire connue, qui a réalisé un documentaire retraçant sa carrière. Qu'est-ce qui le différencie de la vidéo de Seb ? Le sujet. 

Seb fait une introspection et un dialogue interne avec lui-même au long de son oeuvre, réfléchissant sur le fait d'avoir 30 ans, sur fond de photos d'enfance et de voyages introspectifs.
- Sans parler de privilèges, de néocolonialisme et d'écologie -

Julia, elle, part d'un point de vue de réalisatrice de documentaires dans une société sexiste. Le contexte socio-économique est très important, et l'oeuvre sert aussi de récit historique. En effet, le fait que l'oeuvre soit rétrospective plutôt qu'introspective permet une meilleure identification au réel, une sorte de recul qui prend en compte tous les éléments une fois récoltés. 

Le vlog de Seb a beau être artistique, intime ou réalisé par une équipe entière, le thème qu'il aborde ne le concerne que lui. Son oeuvre est une sorte de journal intime qui n'a aucun but d'informer ou d'instruire. Seb partage un ressenti et une réflexion à laquelle on peut s'identifier. Mais il ne nous apprend rien. 

En tout cas, c'est ma take. 



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