la petite sirène est lesbienne
Essai sur La Petite Sirène de Hans Christian Andersen et celle de John Musker et Ron Clements en version cinématographique.
De quelles façons le conte de La Petite Sirène évoque le lesbianisme ?
La Petite Sirène
est un conte danois publié par Hans Christian Andersen en 1837, qui
inspire le film d’animation du même nom produit par Walt Disney
Pictures et sorti en 1989. C’est l’histoire
d’une jeune sirène qui rencontre un humain et qui souhaite faire
partie de son monde et l’épouser. Pour cela, elle fait un échange
auprès d’une sorcière des mers qui lui offre des jambes contre sa
voix.
Le mythe de la
sirène remonte au Moyen-Âge et perdure encore aujourd’hui avec
cette image d’une femme mi-humaine mi-poisson. Dans certains cas,
elle envoûte les marins, dans d’autres cas elle se transforme en
sirène uniquement lorsqu’elle est sous l’eau. Quoi qu’il en
soit, la sirène reste une créature dépourvue de jambes, à la
féminité souvent exacerbée, capable de chanter merveilleusement.
Dans les légendes les plus anciennes, elles plongent les hommes dans
des destins funèbres et dans les fictions les plus modernes, elles
sont symboles de féminité, de pouvoir et de sororité.
Ces valeurs font
partie des valeurs primordiales de la lutte anti-patriarcale et
rappellent une part importante du lesbianisme. En effet, bien que
le lesbianisme soit d’abord défini comme le simple fait d’aimer
et d’être attiré par des femmes et non-hommes, il s’inscrit
également comme lutte contre le patriarcat et la misogynie. Ne
pas relationner romantiquement avec des hommes implique forcément
une remise en question des normes et du rôle des hommes dans la
société. Le lesbianisme, en plus d’être une orientation
sexuelle, est une identité qui se construit autour de la féminité
ou en-dehors des normes de genre et surtout, à l’écart du regard
masculin.
C’est pourquoi
l’archétype de la sirène fait penser à un idéal fictif lesbien,
ou du moins rappelle les dynamiques lesbiennes. Dans le conte de
La Petite Sirène, l’histoire semble tourner autour d’un prince
et de l’amour que la sirène lui porte. Il me
semble intéressant d’analyser de quelles façons l’histoire
évoque le lesbianisme malgré tout.
Pour commencer, la petite sirène montre un fort désir d'émancipation.
En effet, qu'il s'agisse d'Ariel dans le film de Disney ou de la petite sirène d'Andersen, les deux protagonistes semblent être fascinées par le monde terrestre soit celui des humains.
Dans le film, Ariel collectionne tout un tas d'objets venant de la surface. Elle en parle dans sa chanson "Partir là-bas" à travers le vers suivant : J'ai des gadgets, des trucs chocs, des trucs chouettes. On le voit aussi lors du passage du "zirgouflex", autrement appelé une fourchette. L'objet est renommé par l'ami goéland d'Ariel qui n'y connait rien non plus au monde des humains.
Mais dans la chanson "Partir là-bas", la suite des paroles est très révélatrice des désirs d'Ariel.
Elle dit vouloir "parcourir le monde", elle veut "rêver au grand jour" comme les hommes et elle pense que là-haut "leurs filles peuvent aimer sans frayeur". Sa condition de sirène l'oblige à vivre sous la mer alors qu'elle cherche à en apprendre plus sur le monde qui la fascine : Moi je veux savoir, moi je veux pouvoir poser des questions / Et qu'on me réponde.
Dans le conte d'Andersen, la petite sirène est décrite comme étant dotée d'une curiosité excessive. Il est écrit que "son plus grand plaisir consistait à écouter des récits sur le monde où vivent les hommes". Il s'agit de "la plus curieuse" de la fratrie.
Ce qui attire la petite sirène à vouloir devenir humaine, en premier lieu, c'est sa fascination pour le monde terrestre.
S'ajoute à ce désir d'ouverture, un rejet du monde connu.
Lorsque la petite sirène du conte apprend que l'âme des humains vit éternellement en s'élevant aux cieux, tandis que les sirènes vivent longtemps pour finalement devenir écume, elle exprime une forte déception : "je donnerais volontiers les centaines d'années qui me restent à vivre pour être homme, ne fût-ce qu'un jour, et participer ensuite au monde céleste". La jeune princesse "souffre" de ne pas avoir accès à ce monde nouveau et depuis son propre royaume, elle trouve la lune et les étoiles "toutes pâles et considérablement grossies par l'eau".
Dans le film d'animation pour enfants, Ariel est en conflit avec son père qui lui interdit de se rendre à la surface. Elle est privée de liberté à cause de la surprotection du Roi Triton. D'ailleurs, Ariel ne semble pas croire les avertissements de son père : Comment est-ce qu'un monde qui fait d'aussi beaux objets / Peut être aussi barbare ? Rester sous l'eau à collectionner les objets n'assouvit pas la curiosité d'Ariel. Elle veut partir là-bas, comme le signale le titre de sa propre chanson, bien avant de tomber amoureuse du prince.
Pour continuer, la relation entre le prince et la sirène rappelle les rapports homme/femme de la société patriarcale.
En effet, le prince est un moyen d'émancipation pour la sirène.
Chez Andersen, la grand-mère explique à la petite sirène que pour devenir humaine, elle doit se faire aimer d'un homme et l'épouser : "Alors, attaché à toi de toute son âme et de tout son coeur (...) son âme se communiquerait à ton corps, et tu serais admise au bonheur des hommes".
Chez Disney, la méchante sorcière Ursula attire Ariel à son repaire et lui déclare qu'elle peut l'aider à faire de son rêve, de vivre à la surface, une réalité. Pour cela, Ariel doit recevoir "le baiser de l'amour véritable" de la part du prince dans un délai de trois jours. C'est pourquoi l'ami d'Ariel, le crabe Sébastien, tente de persuader le prince de l'embrasser lors de la chanson "Embrasse-la", car sinon Ariel deviendra esclave d'Ursula.
De manière plus subtile, les deux histoires dépeignent les privilèges du prince et le sacrifice de la sirène, comparables à ceux des hommes et des femmes.
D'une part, le prince ne rencontre aucune difficulté. Il est d'abord sauvé par la sirène puis entame une relation romantique avec elle. En outre, dans le conte d'Andersen, il fréquente la sirène alors qu'il en aime une autre : celle qu'il croit être sa sauveuse.
Le prince finit par se marier dans les deux oeuvres : à Ariel dans le film Disney et à sa promise dans le conte. Son confort n'a jamais été dérangé, il obtient tout ce dont il a besoin.
D'autre part, la sirène doit faire de gros sacrifices pour obtenir ce qu'elle veut. En plus de quitter la vie qu'elle connait et sa famille pour un monde inconnu, la petite sirène doit abandonner sa voix et sa queue de sirène le temps de remplir les conditions. Dans le conte original, il est même dit que marcher lui procure "autant de douleur que si (elle marchait) sur des pointes d'épingles" et fait "couler son sang".
Finalement, de l'oeuvre de 1837 à celle de 1989, l'histoire passe d'un idéal lesbien à une éloge du patriarcat.
Dans le conte, Andersen met en avant des relations positives entre les femmes. La petite sirène est très proche de ses grandes soeurs qui lui ont toutes rapporté ce qu'elles ont vu lorsqu'elle était trop jeune pour se rendre à la surface. Elles l'ont même accompagnée pour aller voir le château du prince : "Viens, petite soeur, dirent les autres princesses ; et, s'entrelaçant les bras sur les épaules". La petite sirène est aussi très proche de sa grand-mère qui se trouve être la reine du royaume de la mer et la plus respectée de tous. C'est cette dernière qui lui parle "des vaisseaux, des villes, des hommes et des animaux" et qui répond à ses nombreuses questions. De plus, la sorcière de la mer n'est pas une véritable méchante : elle éprouve de la satisfaction à l'idée que la sirène souffre mais elle ne la menace pas et ne se met pas en travers de sa route.
Cependant, dans le film, Ursula crée un pacte avec Ariel qui lui permet d'acquérir son âme si la pauvre fille ne réussit pas, et devient même l'obstacle principal. La relation entre Ariel et ses soeurs n'est absolument pas abordée, les amis d'Ariel sont des animaux masculins et la grand-mère est inexistante.
L'histoire de la petite sirène baigne dans les identités queers. L'auteur, Hans Christian Andersen, était probablement homosexuel et vouait des sentiments amoureux et une attirance aux hommes. Le conte de La Petite Sirène fut peut-être une manière d'écrire sur son amour non-réciproque pour Edvard Collin.
Dans l'adaptation cinématographique de 1989, les réalisateurs se sont inspirés de la célèbre drag queen, Divine, pour caractériser le personnage d'Ursula. La sorcière est dépeinte à l'aide de codes queers appartenant à l'art du drag, et c'est à partir de ces codes que de nombreux méchants de Disney qui ont suivi ont été créés (Jafar de Aladdin, par exemple). Des figures diaboliques sont marquées par l'identité queer.
Les deux oeuvres ont donc deux objectifs distincts à travers leurs fins. La petite sirène d'Andersen s'émancipe grâce à l'empathie et la sororité. En effet, le prince finit par épouser une autre femme, la sirène se sait alors condamnée. Ses soeurs lui viennent en aide en donnant leur chevelure à la sorcière, en échange d'un couteau qui peut tuer le prince et annuler la malédiction de la sirène, lui rendant son corps de poisson. Cependant, elle ne poignarde pas le prince et accepte son sort, se transformant en écume. Finalement, elle se retrouve "chez les filles de l'air" avec la possibilité de "gagner une âme immortelle par (ses) bonnes actions".
Le film de Disney dénature totalement cette morale bienveillante. La sirène est capturée par Ursula qui fait un marché avec le Roi Triton. Le prince réussit à attaquer la sorcière marine puis quand elle devient géante, il la plante avec un mât d'épave aiguisé, et sauve absolument tout le monde. Il se marie avec Ariel et vit au château avec elle, la conduisant à abandonner sa famille et sa vie sous-marine pour de bon.
Pour conclure, le conte de La Petite Sirène évoque d'abord le lesbianisme du fait de son désir d'émancipation qui n'a rien à voir avec son amour pour le prince. Le prince est un moyen pour elle de découvrir un nouveau monde et la liberté. La sirène est celle qui fait tous les sacrifices tandis que le prince ne subit rien, à l'image des rapports de genres de notre société. D'ailleurs, la sirène doit perdre sa queue de sirène pour être humaine, et donc perdre ce qui la préservait de l'hétérosexualité. Le conte était, à l'origine, un symbole queer touchant, évoquant l'homosexualité de l'auteur et véhiculant un message bienveillant. Musker et Clements en ont fait un film d'animation qui met en avant les valeurs patriarcales et en impose les normes.
Pour étendre la réflexion à une autre oeuvre de sirènes, prenons la série australienne H2O : just add water. On peut voir une forme de lesbanisme au travers des dynamiques relationnelles des personnages principaux. En effet, être sirène est réservé aux filles et met en avant la sororité, les relations entre femmes, un espace qui leur est réservé et la recherche d'autonomie à travers leurs escapades en mer, entre autres.
Et bravo les lesbiennes.


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