Backrooms : la thérapie et l'IA, nos faux amis
Le 21 Juin, je suis allée voir Backrooms de Kane Parsons au cinéma.
En tant que consommatrice des vidéos du youtubeur Feldup, j'avais déjà une petite idée de ce à quoi m'attendre. Je connaissais le lore des backrooms dans les grandes lignes et les procédés filmiques de Kane Parsons. Egalement habituée aux films du studio A24 (qui malheureusement a récemment annoncé faire un partenariat avec l'IA...), je savais que le film que j'allais voir n'allait pas prendre les directions qu'on peut trouver dans un film mainstream type Netflix ou cinéma Hollywoodien.
Kane Parsons (qui a quelques mois de moins que moi d'ailleurs), est un réalisateur brillant parce qu'il est très créatif et s'inspire d'esthétiques et fictions plus niches et abstraites. En voyant un peu les retours sur Instagram des gens qui sont allés voir le film, j'avais hâte de découvrir Backrooms et je m'attendais à passer un bon moment.
Et j'ai passé un excellent moment ! (Sans doute qu'une part de moi est biaisée)
Mais ce que j'ai aimé avant tout dans le film, c'est l'expérience sensorielle et sentimentale qu'on en fait. Et je pense que c'est exactement ce qui a été recherché quand le film a été réalisé. Les critiques concernant chaque partie du film (scénario, actes, mise en scène, dialogues, décors, etc.) ne m'intéressent pas. Ou moins. J'ai plutôt tendance à voir ce film comme une oeuvre entière, un tout dont on ne peut dissocier ses éléments. Et cette oeuvre, ce travail que j'ai expérimenté, il m'a fascinée. Il m'a emportée. Il m'a rendu mal à l'aise et m'a fait sursauter.
C'est désormais un de mes films d'horreur préférés. Mais alors... De quoi ça parle ?
Ma review letterboxd (nyx_nyx) consiste en ça :
"Top 3 meilleurs films pour ma part. Je trouve néanmoins qu'il est encore trop dans l'explication et la métaphore, j'aurais préféré qu'il soit plus mystérieux/abstrait, je sais pas comment dire."
Bon bah, si c'est dans l'explication et la métaphore, ça explique quoi et ça représente quoi ??
Pour moi, Backrooms c'est l'horreur psychologique dans laquelle on vit dans nos sociétés capitalistes actuelles. (Le capitalisme est un thème récurrent chez moi, je préviens).
La santé mentale est un gros sujet dans le film, comme dans les conversations de ma génération (dont Parsons fait partie). Le personnage principal suit une thérapie avec une psychologue. Celle-ci a elle-même des traumatismes concernant la santé mentale de sa mère et la prise en charge psychiatrique. Disons que c'est le terrain réel/non-fictif de Backrooms. C'est la partie qu'on peut mettre dans un autre film and call it a drama.
Le terrain imaginaire/fictif du film, ce sont bien évidemment les backrooms. Ces nombreuses pièces qui servent de copies mal imprimées du monde réel, remplies ou non d'objets parfois déformés. Ces couloirs, ces portes et ces fenêtres qui ont l'air d'avoir été placés de manière aléatoire, ces morceaux d'objets qui traversent un espace qu'on n'arrive même pas à visualiser et concevoir. Et pourtant, c'est un ensemble de choses qui se ressemblent, qui tentent d'être familières et qui peuvent réconforter en un sens. Comme une routine. C'est dans cette routine que le personnage principal s'est perdu. Les backrooms sont métaphoriquement la représentation de l'espace mental du personnage. Les autres ne finissent que par en être pris au piège. Mmh, ça, c'est si on essaie de prendre le film d'un angle analytique et qu'on essaie de le décrypter, d'en sortir le message caché.
Pour rappel, je ne considère pas le film comme une histoire qui doit être décryptée, décodée. Mais c'est intéressant de l'utiliser pour faire un parallèle avec ce que nous vivons.
Ok. Clark, le perso principal, va pas bien. Rien ne va dans sa vie, sa femme l'a quitté, il n'a pas d'amis, il est obsédé par le travail, il est alcoolique, les affaires ne vont pas bien. Il fait tout de même l'effort d'aller voir un psy. Pourquoi ?
Le site psychologue.net nous dit : "Le fait d'entamer une thérapie est un grand pas en avant grâce à la promesse et l'expérience qu'elle procure de devenir une version plus saine de soi-même et de vivre quelque chose qui vous ressemble, peu importe les défis auxquels vous pourriez faire face. Grâce à la thérapie, vous pouvez modifier des comportements et habitudes (parfois autodestructrices), résoudre les sentiments douloureux, améliorer vos relations et plus encore."
J'imagine que Clark a lu les mêmes articles dans des journaux ou quoi. 👀
Tout le long de la première partie du film, on entend les discours de la psychologue (Mary). Ces discours vont dans le sens de la psychanalyse et du développement personnel. Bon, la psychanalyse, en gros, c'est libérer la parole du patient pour chercher à comprendre ses conflits internes, son inconscient. C'est presque l'idée que tous nos problèmes viennent de trucs non résolus dans le coin poussiéreux de notre tête, où les pensées sont dans une langue inconnue. Et le développement personnel c'est...de la merde. C'est la croyance que tout ce qui nous arrive de mal, on doit le laisser de côté, et c'est à nous de faire l'effort de nous rendre heureux. C'est un condensé de bullshit qui sert et qui est né du capitalisme! Tout comme Mary, des milliers d'auteurs écrivent des livres de développement personnel et les vendent, vendant la promesse qu'il s'agit d'un outil pour devenir meilleurs et avoir une vie meilleure. C'est très individualiste, égoïste, c'est toxique, c'est du "quand on veut on peut" en voici en voilà.
La thérapie par la psychanalyse et le développement personnel, au fond, ne nous servent pas vraiment. Ils nous vendent des illusions et dans le pire des cas, nous font nous sentir encore plus nuls. (Sans parler de validisme)
Dans Backrooms, Clark ne devient pas meilleur. Les méthodes qui lui sont proposées ne fonctionnent pas sur lui. En réalité, je pense que ça ne fonctionne sur personne. Ce qui aide vraiment les gens se trouve dans le développement du collectif et dans l'idée très simple que l'humain vit pour vivre. Ce qu'apportent la thérapie psychanalytique et le développement perso, c'est la croyance selon laquelle nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes et que nous contrôlons ce qui nous façonne. C'est la croyance que nous devons vivre pour nous épanouir, servir le monde, être utile en société et améliorer des choses en nous. Relisez la dernière phrase. C'est presque...inhumain ? D'une certaine façon. La société moderne a évolué avec cette mentalité, s'est modernisée dans cette direction, et pourtant cela paraît très contre-intuitif et sans humanité.
Ce qui nous amène tout naturellement à... L'IA.
Cette vilaine antagoniste qui divise les communautés, qui rend addict et complotiste, qui se nourrit des angoisses et des ambitions humaines pour n'être rien d'autre qu'un programme informatique problématique et limité.
Les backrooms, c'est l'IA. Ou l'IA, c'est les backrooms, comme vous voulez. Des copies pas réussies de notre monde. Des ressources infinies mais mal comprises. L'idée de re-création. Donner à l'humain ce qu'il veut voir, entendre. Générer des images uncanny, qui manquent d'humanité, presque terrifiantes. Et on s'y perd, on s'y enferme, on questionne, et certains finissent par y sombrer et perdre tout esprit critique. Les backrooms ne sont pas hostiles en soi. Elles essaient de s'adapter, d'être familières pour le visiteur. Et lorsque le visiteur souffre, elles lui donnent l'illusion d'être un refuge. Un refuge qui le fait s'auto-cannibaliser. L'intelligence artificielle deviendra finalement cette cannibale à son tour, à se nourrir des copies imparfaites qu'elle a créées.
Backrooms est un film qui s'inscrit parfaitement dans notre actualité, alors que le concept date d'avant l'IA. Il reflète les labyrinthes dans lesquels on peut sombrer, à la fois dans le virtuel avec l'IA et à la fois dans notre état mental. Cette recherche excessive de familiarité, de routine, ce manque de remise en question, cette complaisance dans une souffrance et dans un espace/une conscience fixés dans le temps. L'humain évolue en se développant intellectuellement et en créant des liens. Le développement perso et l'IA sont des freins à cette évolution. Finalement, cette obsession autour de notre intérieur psychique et de notre réalité virtuelle nous éloigne d'une chose : le monde extérieur. Dehors. Les connexions physiques. La nature. L'apprentissage par le lien et la découverte. L'exploration. L'ouverture au monde. La découverte de nouvelles façon de penser.
Bref, ce sont des sujets importants pour moi. Et voir les gens faire des liens entre ce film et notre société m'a beaucoup fait réfléchir.



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